La presse écrite se vend mal, l’information low cost se développe, les sites Internet se multiplient,l’audiovisuel public est en danger.Face aux difficultés de la profession,à la précarité qui s’installe durablement, comment les élus SNJ-CGT réagissent-ils et agissent-ils au sein de la Commission de la carte ? Les trois élus qui se représentent s’expliquent.

Durant cette dernière mandature, quels sont les dossiers qui ont posé le plus de problèmes ? Comment les avez-vous réglés ?

cohen75Katty Cohen : Nous sommes principalement confrontés à deux types de dossiers problématiques : ceux des journalistes travaillant dans les nouveaux médias et ceux des précaires. Au regard de la loi et du règlement intérieur de la commission, pour obtenir une carte de presse, il faut répondre à des critères cumulatifs : travailler majoritairement pour une entreprise de presse, se voir appliquer la convention collective, avoir une qualification reconnue. Aujourd’hui, du fait de la précarisation de notre profession, de moins en moins de journalistes répondent à tous ces critères simultanément. Les élus SNJ-CGT plaident pour que ces critères soient assouplis en s’attachant surtout à la nature du travail effectué. La principale question est de savoir si le postulant exerce bien un métier de journaliste. Nous plaidons en particulier la cause de ceux qui n’ont pas forcément les conditions pour avoir la carte mais qui ont des activités journalistiques dans des pays à risques. Ceux-là doivent avoir la protection que donne la carte de presse à l’étranger.

Thierry Cerinato

Thierry Cerinato : Par ailleurs, la commission est parfois moins vigilante pour certains postulants connus, qui revendiquent une carte de presse alors que leurs activités relèvent plus de l’animation ou de la communication. Comme si certains commissaires craignaient les réactions de ces vedettes en cas de refus. Nous refusons la carte quand elle est demandée par des personnes travaillant pour des émissions de divertissement qui ont un volet enquête, du type « Sans aucun doute » ou «Ça se discute », mais nous pouvons être démentis en commission supérieure.

Jean-Luc DécampJean-Luc Décamp : Nous avons beaucoup de mal à défendre les dossiers de collègues précaires dont les revenus ne sont pas suffisants ou ne proviennent pas vraiment majoritairement du travail en presse. Car, effectivement, les pigistes sont souvent obligés de travailler ailleurs tout simplement pour vivre. Leur refuser la carte, c’est souvent les enfoncer encore plus dans la précarité.

D’après les chiffres donnés par la commission, on s’aperçoit que le nombre de journalistes stagne. Comment l’expliquez-vous? Les critères d’attribution sont-ils plus sélectifs?

T.C.: En fait, ce que je ne m’expliquais pas, c’était que le nombre de journalistes augmentait alors que le monde de l’information était déjà en crise. Depuis trente ans, le développement d’un seul type de médias a souvent suffi à contrer les effets de crises ponctuelles. Le lancement des radios libres, des chaînes de télé, hertziennes puis par câble et satellite, l’apparition des sociétés de production, des sites Internet, tout cela a maintenu la croissance des effectifs de journalistes. Dorénavant, l’effet Internet, dernier en date, s’estompe. Mais on voit apparaître la télévision sur le mobile. Et la multiplication des plans sociaux se fait sentir. Parce que les critères d’attribution, eux, n’ont pas changé. Et s’ils évoluent, c’est plutôt dans le sens d’une plus grande souplesse.

J.-L.D.: Les entrants dans la profession, qui travaillent sur les nouveaux supports, notamment sur Internet, ne pensent pas forcément à demander une carte de presse, même s’ils correspondent aux critères. Et puis, le marché du travail de la presse traditionnelle absorbe de plus en plus difficilement les nouveaux journalistes.

K.C.: Il y a aussi le problème du chômage. Arrivant en troisième ou quatrième année de chômage, les journalistes perdent leurs droits aux Assedic. Le RMI n’est pas reconnu par la commission, et comme ils n’ont plus d’activité professionnelle ou très peu (parfois quelques piges), ces journalistes perdent leur carte, et cela souvent avant d’être titulaires.

La profession souffre de précarité. Comment défendez-vous les plus fragiles ? Quels sont les cas les plus courants ?

T. C. : Y a-t-il des cas courants ? Je suis chaque fois étonné par la diversité des situations, comme si notre société était d’une inventivité sans fin dans la démolition des droits. Disons que se répètent les cas de pigistes peu rémunérés et qui sont chaque année à la limite exigée (un demi-Smic), ou de chômeurs en fin de droits qui ont du mal à trouver des piges suffisantes, ne parlons même pas d’un emploi. La commission supérieure nous a parfois déboutés pour des personnes qui gagnaient moins d’un demi-Smic mais dont l’activité était régulière. Baisser encore le critère du revenu est une piste à explorer, mais une seconde piste. La première reste de se battre dans les rédactions pour le pouvoir d’achat et la revalorisation des piges et des salaires. Parce que, avec 800 à 1200€ par mois, de nombreux journalistes obtiennent leur carte sans aucun problème. Mais avec ça, peut-on vivre et travailler en toute indépendance ?

J.-L. D. : Les collègues au chômage, les pigistes qui voient leur volume de travail baisser, les CDD qui ont du mal à enchaîner les missions sont des cas fréquents. Nous demandons des «sursis » pour celles et ceux qui essaient de se maintenir dans la profession, même s’ils s’éloignent, contre leur volonté, des critères d’attribution.

Vous parlez de divergences et de sensibilités différentes au sein de la commission. Quels sont les points d’opposition ?

T. C. : Le principal différend concerne certains domaines comme les sites Internet ou les sociétés de production audiovisuelle, des domaines que la loi de 1935 ne pouvait pas couvrir, et pour cause. La commission a su évoluer et, globalement, tout le monde a eu le souci de préserver aux journalistes de ces médias le statut de journaliste, et donc leur convention collective. Celle-ci fait ainsi partie des critères impérativement exigés pour ces dossiers. Mais l’application ou non de cette convention dépend de la bonne volonté de l’employeur. Si celui-ci refuse, le demandeur, par ailleurs véritablement journaliste, peut se voir refuser la carte. Nous, au SNJ-CGT, estimons que ce seul critère ne peut suffire. D’autant que la non-attribution de la carte fragilise celui qui l’a demandée au lieu de le renforcer dans ses droits. N’importe quel journaliste, s’il va aux prud’hommes avec la carte, se verra reconnaître a posteriori la convention collective. Le contraire est moins certain.

K. C. : Nous demandons surtout une plus grande cohérence dans les votes et dans le traitement des dossiers. Il peut y avoir autant d’avis sur un dossier que d’élus d’un même syndicat. Comme les dossiers litigieux sont traités au cas par cas, cela peut donner des résultats incohérents. Cela dépend de la composition de la commission ce jour-là, et de la « sensibilité » des commissaires présents, aussi bien patronaux que syndicaux. Nous ne sommes pas toujours entendus. On constate chez certains une psychorigidité avec cette peur constante d’entrouvrir la porte.

En ces temps difficiles, on parle aussi de déontologie. Lors des états généraux de la presse écrite, certains ont même émis l’idée que le respect des principes professionnels devrait être un critère d’attribution de la carte de presse. Qu’en pensez-vous ? La commission doit-elle avoir un rôle déontologique ?

T.C.: De quelle déontologie parle-t-on ? De celle qui doit guider le journaliste dans sa pratique quotidienne ? Celle-là, pour moi, est l’affaire de chacun dans sa rédaction. Quand il y a dérapage, j’ai toujours du mal à croire que le reporter, à la base du dérapage, soit seul responsable. C’est toute une chaîne de journalistes (rédacteur en chef, chef de service, etc.) qui doit se poser des questions. On voudrait faire quoi de la CCIJP dans ce cadre-là? La transformer en une sorte de tribunal, ou d’ordre des journalistes, qui retirerait sa carte à un membre fautif ? Alors là, chers électeurs, épluchez bien les CV des candidats qui se présentent. Parce que ceux-là doivent être irréprochables Et prêts à ne plus dormir : parce que je ne vois pas les seize commissaires salariés, même aidés des seize représentants patronaux, réussir à mener à bien une enquête si minime soit-elle sur les 38 000 dossiers de demandes de carte. Autant dire que je ne m’en sens ni la capacité ni l’envie. En revanche, pour moi, il existe déjà un rôle déontologique de la commission dans les textes, puisqu’il y a par exemple incompatibilité entre la possession de la carte de presse et la pratique des relations publiques, attachés de presse, etc. Et il existe également dans la pratique puisque certains dossiers sont recalés quand le support (revue, chaîne de télévision ou site Internet) paraît trop promotionnel.

K. C. : À propos de déontologie, les états généraux ont fait des propositions surprenantes. Comme de faire signer par le journaliste, dans son dossier de demande, une attestation sur l’honneur comme quoi il s’engage à respecter le code déontologique. C’est ridicule. Le journaliste de magazine people a sûrement la certitude de respecter un code déontologique, celui « de charme » aussi. Le journaliste auto également. Ils signeront tous. Qu’aurons-nous comme moyen de vérifier, et sur quels critères ?

J.-L.D.: La commission ne peut pas avoir ce rôle. Ce serait déplacer ses attributions, très «techniques », vers une fonction d’ordre des journalistes. Comme le souligne Thierry, la commission surveille déjà – et c’est son rôle – que le travail des demandeurs relève bien de l’information et pas de la communication. Cela me semble suffisant. Nous n’avons pas à nous mêler du contenu. Les tribunaux sont là pour sanctionner les dérives lorsqu’il y en a.

Thierry Cerinato, élu de 1995 à 2000 et à nouveau depuis 2003.
Katty Cohen, élue depuis 2000 (deux mandats avec la CFDT, dernier mandat avec le SNJ-CGT).
Jean-Luc Décamp, élu depuis 2006.